L’histoire
de Hong Kiltong1)
Ho
Kyun, Gallimard, 1994.
traduit
du coréen et présenté par Patrick Maurus
“L’histoire
de Hong Kiltong”, écrite vers 1608-1613 et généralement
attribuée à Ho Ky-un, raconte l’histoire d’un enfant illégitime
d’un ministre du roi Sejong2). Elle est considérée comme le premier
roman coréen3), écrit en hangeul.
Dans
la présentation de ce récit sur la naissance, la vie et la survie
de Kiltong, bâtard de Hong et de sa servante, Ch’unson, 18 ans, le
traducteur nous a informés que l’auteur, Ho Kyun (1559-1618), est
contemporain de Cervantès et de Shakespeare. Ce qui situe ce roman
dans la tradition du drame historique, c’est à dire à partir d’un
fait (révolte individuelle), d’une situation sociale (bâtard), et
d’un environnement royal (Kyongsong, la forteresse de la capitale, la
demeure du roi régnant), l’auteur Ko Kyun présente une critique de
ses contemporains sous la forme d’une biographie fictive. C’est la
plaidoirie pour la supériorité de la valeur sur la naissance. En
effet, “la valeur n’attend pas le nombre des années ”
puisque le héros lui même a appris seul le livre des mutations,
l’un des cinq classiques du confucianisme. L’appropriation de
l’enseignement de la divination lui a permis d’apparaître et de
disparaître, de se multiplier par huit fois sa forme humaine pour
être présent dans huit provinces afin de déconcerter ses ennemis.
Il a même contrarié le roi, qui a fini par reconnaître que cet
homme a un pouvoir qui dépasse l’imagination.
Voici
la suite de l’histoire4). Kiltong se rend compte qu’il ne peut
appeler “père” son père biologique” et grand frère,
son demi-frère, comme dans la tradition familiale de la société
confucéenne, décide de prendre congé des genoux de sa mère, après
avoir déjoué les manigances de l’épouse de son père. Cette
dernière a fait appel à une chamane, qui lui a recommandé les
services d’un physiognomoniste5) pour dire le bien et le mal du passé
et de l’avenir de Kiltong et de faire disparaître le fils
indésirable. Cependant la victime a pu déjouer ces agissements en
tuant “le tueur professionnel”. Dès lors Kiltong doit se
cacher et se décide à se retirer dans un monastère. Il abandonne
sa famille et va errer sur les quatre mers et dans les huit
directions jusqu’au jour où, se retrouvant dans un repaire de
brigands, il en devient leur chef. Kiltong forme ses hommes aux arts
de la guerre afin d’attaquer le riche monastère Haein à Hap Ch’an.
Il parvient à ses fins. Très vite, il crée le “Parti pour
sauver les pauvres”. C’est le Robin des bois coréen, prenant
aux riches, corrompus, menteurs et voleurs des biens du peuple, pour
les redistribuer aux démunis, affamés et misérables, lors de son
passage dans les villages et les villes. Sa renommée de “brigand
de grand chemin” est si étendue que le roi, le fait rechercher
par l’intermédiaire de sa famille. En nommant Inchyong, son demi
frère, gouverneur de la province de Kyongrang pour un an afin de
capturer son demi-frère par les sentiments sur l’insistance de la
maladie de leur père. Par ailleurs, le roi a lancé son armée à
la poursuite du fuyard. Néanmoins, Kilton, par piété filiale, se
rend à son père qui le fait, sur- le- champ, attacher les quatre
membres et l’enferme dans la carriole verrouillée, pour le conduire
au roi. Après quelques jours de marche, le groupe arrive à la
capitale. Là, la victime rompt les cordes en fer et disparaît. Le
roi tombe dans une grande consternation et accepte les conseils d’un
de ses ministres de satisfaire le désir de Kiltong, “être
ministre de la guerre”. Ce subterfuge est une chance de le
capturer. Le roi Seong approuve et fait immédiatement nommer Kiltong
directeur du département des affaires militaires, par voie de
placards sur les quatre grandes portes6). Apprenant la nouvelle, le
chef des bandits apparaît sur la principale artère de la capitale
dignement dans une chaise à porteurs à une roue et arborant la
coiffe de soie, la robe et la ceinture appropriées. Entre temps, la
cour décide de placer un tueur en embuscade afin de tuer Kiltong à
sa sortie du palais. Mais celui-ci remercie le roi et en refusant sa
nouvelle charge prend congé en disparaissant dans les airs. A cette
vue, le roi déclare que cet homme a un cœur vaillant et qu’il ne
devrait plus y avoir de raison de s’inquiéter. Il a donné l’ordre
de ne plus poursuivre le pilleur des riches monastères.
La
suite de ce récit, de retour dans son repaire, Kiltong a d’autre
aventures au cours desquelles il a pu sauver deux femmes des
monstres. Ensuite, il s’est marié avec elles, et assume la poligamie
(seulement deux épouses). Il a aussi combattu le roi Yuldo. A la
reddition de ce dernier, Kiltong entre dans le palais et apaise ses
sujets. Magnanime, il nomme l’ancien roi seigneur d’Uiryong et ses
deux ennemis, Ma Suk et Ch’oe Ch’ol, ministres de la Gauche et de la
Droite. Après seulement trois années de règne, les montagnes sont
nettoyées de leurs brigands et la paix est revenue. Il a aussi
accompli son devoir filial en préparant l’endroit pour enterrer son
père biologique. Le roi Kiltong après trente années de règne,
tombe soudainement malade et meurt à l’âge de soixante-douze ans7).
Conclusion
Traduction
et style
Dans
ce roman tout est bien qui finit bien. Les vertus prennent poids sur
les vices. Les notes explicatives sont très suivies pour guider le
lecteur vers l’histoire sociale (liens familiaux), religieuse (rites
chamaniques, culte bouddhique sur le deuil mais aussi l’importance
donnée aux moines), politique (administration et lois) de la Corée.
Le traducteur a pris soin d’expliquer par une longue préface, le
rôle et l’histoire personnelle de Ho Kyun (et ses liens avec sa
sœur) ainsi que la question de l’illégitimité, une question
principale dans la carrière de l’auteur et dans son roman. La
traduction a gardé les formes du respect très spécifique à la
langue coréenne. Le récit est captivant et le lecteur se passionne
vite pour Kiltong parvenu à être roi et vivre en paix avec ses
sujets et ses voisins. Nous serions tentée de lui souffler d’édicter
des lois en faveur des enfants illégitimes.
Par
certains côtés, Ho Kyun critique l’immobilisme néo-confucéen, qui
n’a pas su faire face efficacement aux invasions étrangères
(japonaises puis mandchoues). Quant à la face caché de ce romaon,
il est à remarquer que l’auteur critique les méfaits de la société
confucéenne tout en acceptant ses rites (piété filiale et
obéissance au roi). Par ailleurs, il n’a pas pu développer les
qualités de la femme qu’à travers sa mère, dévouée à son fils
et soumise à son maître, alors que ce dernier ne l’a mise dans son
sérail, probablement pour sa beauté et sa jeunesse (dix huit ans)
que bien plus tard, grâce à la hardiesse de son fils. De plus, Etre
bâtard8), à cette époque, même enfant d’un ministre, ne donne
aucun droit social et politique.
Impact
des enfants illégitimes ou mixtes
Ce
détail de la vie du héros nous amène à souligner l’impact sur la
vie de nombreux enfants
mixtes, dans la société asiatique en général et au Vietnam en
particulier. “Etre né illégitime ou de père inconnu”
peut remettre en question l’enfant né dans les pays colonisés, où
le père ne peut pas contracter mariage avec la mère, indigène, à
l’époque de la conception de leur enfant. La France a aussi édicté
des lois concernant ses ressortissants pour coloniser et vivre en
Indochine. Ce thème a fait la renommée des romans de Marguerite
Duras concernant les enfants métis nés au Vietnam, qui par la suite
ont subi des préjudices raciaux et des discriminations variées.
Le retour aux sources avec pudeur et sensibilité des eurasiens au
Vietnam donne bien le ton dans ‘L’eau rouge” de Pascale Roze9) ou
sur le temps qui passe et le devoir de mémoire par Kim Lefèvre dans
” Retour à la saison des pluies”10). Dans les pays
occidentaux en général et en France en particulier, la génération
issue de parents mixtes, cherche encore les racines de leurs pères,
pour le cas des “travailleurs indochinois requis” (Linh
Tho) de Liêm-Khê Luguern11). Au delà de la brutalité de l’ordre
colonial et des souffrances endurées par ces Linh -Tho, dans la
France en guerre, leur témoignages donnent aussi à voir la
rencontre de ces paysans vietnamiens et des travailleurs français
qui leur ont ouert leurs portes.
1) Afin
de vulgariser le nouvel alphabet hangeul, le roi Sejong encourage la
rédaction des premiers ouvrages exclusivement en coréen : “Les
chants des dragons s’envolant vers le ciel” constituent un
ensemble de 125 chants en vers qui célèbrent l’avènement de la
dynastie Choson ; les “Episodes de la vie de Sakyamuni”,
composés en 1447, sont une biographie de Bouddha ; reflétant au
contraire l’encouragement du confucianisme par la nouvelle dynastie
(au détriment du bouddhisme), l’ “Anthologie des lettres de
l’Est” est une compilation de plus de quatre mille textes
réalisée jusqu’à la fin du XVe siècle, laquelle a permis de fixer
des textes antérieurs de la littérature coréenne en la distinguant
de la littérature chinoise. Voir cours “Institutions coréennes”
de Melle Kim, INALCO – COR 1 AO4 ,2012.
2) Le
Mot de l’éditeur : L’histoire de Hong Kiltong
Le
Hong Kiltong chon (écrit vers 1608-1613), malgré sa minceur, occupe
une place considérable dans la littérature coréenne. Il est
généralement considéré comme le premier roman coréen à part
entière, en ceci au moins qu’il utilise l’alphabet autochtone et non
plus les caractères chinois. Mais il est beaucoup plus que cela.
Cette biographie fictive d’un fils d’aristocrate et d’une servante,
donc d’un bâtard, touche à tous les aspects de la pensée et de la
société coréennes du temps. Là où l’idéologie néo-confucéenne
confite depuis des siècles interdit aux fils illégitimes de
prétendre à toute carrière, Ho Kyun, pourtant produit parfait de
cette société, plaide pour la supériorité de la valeur sur la
naissance. Son héros, qui n’a pas même le droit d’appeler « père
» son propre père, se révolte, fuit la capitale et prend la tête
d’une troupe de brigands qui mettent à sac le pays. Aidés en cela
par les pouvoirs fantastiques dont le taoïsme a doté notre héros.
Lequel finira par quitter la Corée avec son armée, pour aller bâtir
une sorte de paradis confucéen dans l’« océan du sud ». Ce
faisant, Ho Kyun en profite pour régler ses comptes avec la
politique du temps, en particulier avec l’incapacité de la cour à
défendre le pays contre les invasions japonaises. Tout petit livre
donc, mais auquel ses contemporains ont su donner son poids exact :
son auteur a fini sur l’échafaud.in
http://livre.fnac.com/a1036642/Ho-Kyun-L-histoire-de-hong-kiltong#ficheResume
(consultation 18/11/2012)
3) c’est la
phrase de transition entre deux actions. Nous pensons qu’elle situe
le décor comme dans un roman policier pour que le lecteur continue à
poursuivre l’enchaînement des évènements.
4) Note 49 :
Physiognomoniste. une des innombrables sortes de divination, toujours
très prisée.
5) Note 80.
les quatre grandes portes flanquées de petites pores, marquent les
points cardinaux. A l’époque considérée elles sont de véritables
forteresses. Que Kilton, un peu plus tard, vienne lui aussi y
apporter ses affiches est la preuve d’une audace hors du commun.
6) Note
108: 72 ans, âge respectable tant en raison de l’époque que de la
symbolique car Confucius est mort à 72 ans et a eu 72 disciples.
7) Si
les bâtards ne peuvent être promus aux ordres, ni posséder des
bénéfices dans l’église qu’avec dispense, ce n’est pas qu’on
puisse leur rien imputer à l’occasion de la naissance; mais c’est
uniquement parce que la majesté de la maison de Dieu exige que ces
ministres et ses officiers soient exempts de la moindre macule, même
de celle qui ne peut être imputée qu’à ceux qui leur ont donné
l’être. La raison et la religion ont donc travaillé de concert à
punir le vice, en n’admettant point à l’état ecclésiastique celui
qui est né hors le mariage, parce qu’il est le fruit de
l’incontinence de ceux qui lui ont donné l’être.
in
de la Batardise
:
http://icp.ge.ch/po/cliotexte/sites/Arisitum/cdf/batard.html
(consultation 18/11/2012)
8) Editions
Gallimard, 2006.
9) Editions de
l’Aube, 1995 et 2001.


