L’autre
côté d’un souvenir obscur1)
Yi
Kyunyong
Ce
récit (103 pages) d’un petit format, écrit par Yi Kynyong et publié
en 1973, tout de suite après la crise financière de 19712) est un roman traduit par Patrick Maurus et Ch’oe Yun en 1991, publié
par les Editions Actes Sud et préfacé par les traducteurs..
Le
récit
C’est
l’histoire singulière d’un employé d’une entreprise d’exportation
qui, après une nuit de beuverie, en compagnie de l’employé de
banque Shin, a perdu une serviette noire. Ce document contient tous
les dossiers importants de travail c’est à dire des contrats à
l’exportation de produits identiques fabriqués par trois sociétés
en concurrence, dont la sienne. Il faut les retrouver avant lundi
sans faute afin d’éviter un licenciement pour faute professionnelle.
Le chômage serait traumatisant et même humiliant voire offusquant
son amour-propre, aux regards des siens ou des collègues. Il
s’efforce de refaire son parcours depuis la veille. C’est à la suite
de cette recherche qu’il comprend comment il est arrivé dans son
hôtel déposé par le chauffeur au N° d’immatricule 4513,
identifié par la police de quartier. Le taxi et la nuit d’hôtel ont
été payés par une femme. Mais qui est-elle? et comment la
retrouver? Ses souvenirs reviennent peu à peu. Au fur et à mesure
il retrouve le chauffeur du taxi, qui l’a déposé à Immudong, un
quartier de Séoul avant l’heure du couvre-feu..Mais pourquoi ce
quartier? et qui est ce dentiste du nom de Pak, associé à Hyesu,
deux noms qu’il aurait prononcés lorsqu’il était ivre-mort sous
l’emprise d’alcools forts? Ce dentiste habite-t-il encore Immudong?
Une véritable course vers tous les bistrots, au treizième café, il
semble arriver au but. La femme, Melle Min est retrouvée mais elle
affirme qu’il n’avait pas sa serviette au moment de leur rencontre.
Lors de son bavardage avec elle, il découvre qu’elle est orpheline.
Le souvenir de l’orphelinat lui revient. Cependant, lui aussi a été
recueilli à l’orphelinat d’Immudong avec sa sœur du nom d’Hyesu.
C’est un appel incontestable à un retour sur son passé. Dès lors,
il se rappelle qu’il devait tenir la main de sa petite sœur, à la
demande de leur mère, tuée lors d’un bombardement, alors que tous
trois s’enfuyaient dans la nuit. De ce fait, à l’orphelinat, il a
une sœur, qui a été adoptée par un soldat américain? L’image
des jeep américains, de distributions de chocolats et des chaussures
aux orphelins désormais occupe son esprit. Il a cette idée fixe
d’avoir accompagné Hyesu, pendant son passage à l’orphelinat et
qu’il l’a oubliée pendant plus de vingt ans après son adoption.
Donc il faut aussi retrouver sa sœur, coûte que coûte.
Retour
au passé
Ce
véritable retour au passé remue des images de guerre, de
souffrances et de solitude chez cet homme dont on ne connaitra pas
l’âge ni même le prénom. L’auteur joue avec des souvenirs et à
travers des images qui défilent comme dans un film muet, la société
coréenne nous apparaît dans toute sa réalité. une réalité
conjecturée, vécue par les Coréens, qui, selon la préface, est la
division. Or, dans ce
récit, l’auteur semble insister sur le concret palpable et physique
devenu authentique à travers les travailleurs (chauffeur de taxi,
employé de banque, serveuses de bar, gardien d’immeuble) qui
apparemment, ne demandent que le fruit de leur travail. Ils ne
pensent pas à autre chose et pour eux, vivre
dans la paix c’est vivre dans l’indifférence.
Il n’y a pas de trace écrit de rappel d’un parent ou ami vivant au
délà du 38è parallèle.
Ces hommes en attendant de reprendre leurs courses, jouent aux cartes
dont la mise semble importante, c’est à dire, qu’ils peuvent perdre
au jeu, le salaire de la journée. Les exemples de femmes sont
fournis par des serveuses de bar, cependant au grand cœur puisque
l’une d’elle a payé les frais de taxi et d’hôtel de son client
ivre. L’a-t-elle fait par devoir?. Un devoir relevant des conceptions
confucéennes du comportement? ou selon les principes bouddhiques,
il faut faire du bien sur la terre pour une deuxième vie meilleure
après la mort? Puis, les femmes mariées ne désirent plus vivre
avec leurs belles familles et menacent leurs maris de divorcer. De
plus, les vices des hommes, célibataires ou mariés (avec trois
enfants tel Shin) sont visibles à travers l’alcool. Ils passent leur
temps dans les bistrots et cafés pour boire après la sortie du
travail. Mais boire jusqu’à l’ivresse et pour oublier.
éventuellement les infortunes et difficultés quotidiennes. Pour
eux, vivre c’est attendre.
Qu’attendent-ils au juste? comme les crabes et les écrevisses?
d’être mis en boites de conserves pour être exportés? Pourquoi se
refugier dans les vielles chansons qui
retiennent le passé? Nostalgie d’un passé
révolu? ou simplement se détendre avec une musique douce?
Décidément,
les sentiments sont contradictoires.
Ce
passé de la guerre de Corée est revu et analysé sous d’autres
angles, celui du couvre feu, des bombardements et des friandises
offertes par les soldats américains au nez
long et aux yeux bleus qui, pour se donner de
la conscience, adoptent des enfants orphelins. Ces enfants devenus
orphelins ou sans abri par ces gens qui prétendent être des
“gardiens de la démocratie”. Mais quelle démocratie? Les
américains génèrent partout des sentiments contradictoires. Après
avoir tué la population par les armes de destruction massive, ils
espèrent pouvoir donner aux survivants un semblant de vie meilleure
en les astreignant à la consommation de produits
par exemple de luxe whisky, vidéos et informatique .
Conclusion
Ce
récit apporte une description authentique de la société de
consommation avec tout un univers de rêves inassouvis. Pourtant
l’insatisfaction ne laisse pas d’images d’amertumes. Au contraire,
l’homme est convaincu
que cet alcool bu dans le silence de la nuit, pourrait
l’aider à affronter avec calme le jaillissement de la tristesse ou
le bouillonnement de la colère, tout comme le désir ou l’amour.
Par ailleurs, Yi Kyunyong n’a pas oublié de décrire les fleurs et
les abeilles comme pour se faire pardonner que la
guerre nous a pourris. Cette lecture nous
réconcilie avec un souvenir qui n’est pas
obscur ni pessimiste s’il faut contempler par
delà, les réconfortantes illusions de l’oubli, même si
“colonisation japonaise, guerre civile, dictatures, urbanisation
ont exacerbé le sentiment de l’écrivain d’être citoyen”3).
1) Actes Sud 1994 – pour la traduction française par
Patrick Maurus et Ch’oe Yun . Préface des traducteurs:..Avant
de donner à son texte sa forme définitive en 1983, Yi Kyunyong
avait rédigé en 1979 une nouvelle sur le même thème. Son titre?
La division. L’auteur est mort
accidentellement en 1997 (?)
2) 1971: abandon du système
du Gold Exchange Standard ayant permis une stabilité du cours des
monnaies en les référençant toutes par rapport au dollar
américain.
3) Patrick Maurus : Des
matins pas très calmes et toujours assoiffés in Le Monde
Diplomatique, février 1997
http://www.monde-diplomatique.fr/1997/02/MAURUS/7787 (consultation
le 15/11/2012).


